Mardi 2 mai 2006
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Avril, la floraison des cerisiers, l'éveil du printemps, le début de la nouvelle année scolaire.Cependant, le retour des beaux jours ne signifie pas forcément joie et quiétude pour tous. Car Avril est aussi le mois de l'arrivée dans les entreprises des jeunes diplômés, les shinnyuushain. La vie de débauche et d'insouciance qui caractérisaient la vie étudiante et terminée. On coupe tous ces cheveux qui dépassent. On se refait tendre en brun. On va s'acheter un costume noir croque-mort ou on emprunte celui de papa, un peu serré aux épaules et large à la taille. Le papillon étudiant rerentre dans le cocon, fait une mue rapide en 10-15 jours et en ressort métamorphosé en agent du fisc.
Les jeunes nippons sont bien conscients de rentrer dans un univers plus rigide que l'université. D'ailleurs, ils en témoignent dans le sondage de ma boîte: 98% sont angoissés par la bonne façon de se conduire, les bonnes manières. Vont-ils pouvoir sortir les mots magiques au bon moment? Quand dire "otsukaresama desuuuuuu"? Quand dire "osakini shitsurei shimasuuuuu"? Quand rire d'une façon mécanique, avec une crispation de la mâchoire et des yeux vides? Tout cela est au coeur des craintes des petits nouveaux.
Heureusement, les troupes spéciales de ces incompétents des ressources humaines sont là. Et ils fournissent une notice à chacun pour qu'ils la lisent, l'étudient, l'assimilent et soient prêts à répondre au test QCM à la fin de la semaine de formation. Aujourd'hui, plus particulièrement, je voudrais m'attarder sur l'asservissement des corps qu'est le costume du salaryman.
Salaryman, ce n'est pas une profession, ce n'est pas un état civil, c'est une apparence. C'est du polystyèrene. Ou des décors en carton, comme pour les westerns hollywoodiens. Personne ne vous en voudra de vous endormir devant l'écran, tant que vous aurez le déguisement.
Je ne fais que traduire de haut en bas les flèches que vous pouvez voir sur la gauche du schéma ci-dessus:
1. des cheveux pas trop longs, propres et bien peignés
2. le visage rasé de frais
3. une chemise blanche propre
4. une veste sans poussière
5. le pins de la compagnie
6. une cravate qui va bien avec le costume
7. si la veste a seulement deux boutons, on ne ferme que celui du haut
8. une veste pas trop tape à l'oeil
9. des ongles proprement coupés
10. un pantalon repassé
11. des chaussettes dont la couleur sied au reste du costume (les chaussettes de sport ne vont avec les vêtements du salaryman)
12. des chaussures propres
Ce genre de lecture, accompagné de musique pshychédéliques et de stromboscopes phosphorescentes est parfaite pour transformer un jeune plein d'énergie créative en trombone géant, qui crisse à chaque fois qu'il plie le genou.
Mais soyons sincères. Toutes ceci, c'est du toc. Une sorte de bizutage. Les plus vifs auront déjà eu la puce à l'oreille en jetant un oeil sur le gaijin affalé sur sa chaise, qui viole au vu et au su de tous 11 des douze règles de la bible des bonnes manières (je tiens en effet à préciser que j'ai arrêté avec fierté de me ronger les ongles).
Même le vieux salaryman guindé va ramollir la carapace une fois arrivé dans l'enceinte hermétique de l'entreprise. Il va retirer les mocassins de cuir rigides et va enfiler ses tongs par dessus ses chausettes. Il va enlever la cravate et défaire quelques boutons de chemise. Il va se relâcher. Mais attention, derrière cette allure détendue se cache un loup de mer rompu à l'exercice des visites surprises des clients. C'est pour cela qu'il y a toujours à disposition le distributeur automatique de cravates:
Rangé à côté des indispensables parapluies, l'étendoir officiel de cravates de l'entreprise permet au salaryman qui a relâche sa garde de bondir tel un chat sur une cravate, de rouler par terre tout en la nouant autour du cou et de se relever parfaitement habillé (ne pratiquez pas la manip chez vous, ne le faîtes surtout pas seul). Le salaryman est la particule élémentaire de la mécanique quantique de l'entreprise. On ne peut pas vraiment savoir ce qui se passe dans une boîte. Il n'y a aucun moyen de savoir si, quand vous leur tournez le dos, ils ne dansent pas nus sur les tables. Car dès que vous vous serez retournés et que vous les observerez, ils seront guindés, rigides, tristes.
C'est la première leçon que devrai apprendre le petit scarabée shinnyushain. Le monde entier est un théâtre.

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