Tokyo City Baby

Jeudi 11 mai 2006 4 11 /05 /2006 15:37
Mise en bouche
Imaginez une jolie sculpture d'art moderne, tout en plastique, quelque chose d'élégant, audacieux mais un peu froid, avec des lignes épurées, bicolore. Une trentaine de centimètres au maximum.


Imaginez un petit vieux. La peau cuivrée par le soleil, les yeux plissés, un peu bourru mais un bon fond, une fois qu'on a creusé à travers la crasse et les autres contractures psycho-rigides.


Appelez deux de vos copains Bosozoku, ces fous furieux japs qui essaient de décrasser leur inexistence triste à coup de pilules et de frissons motorisés. Plaquez le petit vieux contre un mur pendant que Bosozoku A fouille dans la poche sale de sa veste de cuir élimé et en tire un vieux chiffon utilisé pour essuyer le carburateur de sa bécane. Il en fait une boule et l'enfonce avec enthousiasme dans la bouche du petit vieux. Ricanez pendant que Bosozoku B donne quelques coups de bottes de moto dans l'estomac du petit vieux. Retirez son t-shirt. Plaquez le au sol, face contre terre. La sculpture sur son dos. Sortez l'agrafeuse. La grosse, pour attacher les gros blocs de feuilles au bureau, avec son coloris bleu un peu passé.  Agraffez la sculpture sur le dos. Ficelez le specimen pour qu'il ne bouge pas trop et recouvrez le tout d'un drap immaculé.


Attendez ensuite. Quelques heures devraient suffire mais, pour être sûr, il est conseillé de patientez environ 48 heures.


Découvrez.


Notez la façon dont trône de façon totalement intrusive la sculpture post-moderne, comme elle contraste avec le petit vieux bourru. Mais remarquez surtout la transition, là où la chair est déformée par l'infection, les teintes violacées, verdâtres. Ce choc, ce rejet violent de quelque chose d'obscènement intrusif. Bon appétit.


Roppongi by Night
Nous voici à la périphérie de Roppongi. Sur la droite s'étend Roppongi Hills, hymne moderne et froid, artificiel et consumériste, ilôt totalement étranger à ce pays. Une concentration de capitaux étrangers, de cadres étrangers, de gens pressés, de grosses voitures et de gaijins qui seraient incapables d'aligner plus de deux mots en Japonais. Des tours gigantesques, un centre commercial de grand luxe. Le pénis dressé du capitalisme dans sa splendeur décadente. Derrière nous, la veine saillante et polluée de l'autoroute qui amène une dimension sale et glauque à l'artère qui se présente en face de nous. Elle constitue la transition, le choc purulent entre deux civilisations qui s'auto détruisent en ue gigantesque réponse immunitaire morbide.


Alors que dans le fond se dresse la tour de Tokyo, copie de notre Tour Eiffel mais peinte aux couleur de Coca, on ouvre son chemin dans la jungle polluée des trottoirs du quartier. On jette à peine un regard bref aux deux trois salarymen Japonais égarés, on trace à travers le groupe de militaires GI en train de beugler en recherche d'un autre bar. On trace son chemin. On est assailli de toute part par des grands Blacks qui proposent d'aller dans un de leurs coupe-gorges glauques, avec trois filles de l'est aux regards vides et une bande de videurs prêts à vous casser les bras si vous ne crachez pas tous les yens que vous avez sur vous. Réflexe. On ne les regarde pas. On avance. On leur répond pas. On avance. On ne leur serre surtout pas la main. On trace, on ne s'arrête pas.


Une entrée sur le côté gauche, on se faufile dedans, histoire de faire une pause. On descend quelques marches et est assailli par la basse puissante de la sono. La musique du 911 est un pot pourri de MTV, le cheeseburger gras et dégoulinant de la musique. A l'intérieur une horde de gaijins. Et, entre les gaijins, des mangeuses de gaijins.


Mangeuse de gaijin
Définition: Une Asiatique (souvent Japonaise, mais pas exclusivement, dans le mic mac sordide de Roppongi) d'une vingtaine d'années, donc le but est de dégotter un copain étranger.
Signes caractéristiques: elle parle Anglais parfaitement, trop même. On grince des dents à son lourd accent américain. Elle ne peut s'empêcher de sortir les expressions à la mode de la sous-culture télévisuelle. Une sorte de parodie de la white trash américaine.
Commentaires: La mangeuse de Gaijin est une veuve noire, une arachnide au sang glacé qui veut sa dose de gaijin. elle veut sa dose d'exotisme, elle veut être spéciale. Elle veut un copain étranger. Elle veut investir, pouvoir fuir sa vie traditionelle, fuir les copains Japonais froids et machos, même si c'est parfois pour tâter l'enthousiasme demeuré des GIs en rut. Peut être même une voie de sortie du pays. Mais avant tout un statut.


Les Mangeuses de Gaijin se trémoussent sur la piste encombrée, snobbant les ivrognes dont les buts sont trop évidents. Elles cherchent le gaijin, mais elles savent qu'elles peuvent se permettre de choisir. Et elles n'ont rien à gagner à se faire trousser sur les poubelles à 3h du matin dans une ruelle glauque de Roppongi. Elles prennent leur temps et tissent leurs toiles.


Scène du crime
Pendant ce temps, l'ambiance dégoûtant de bar à putes pendant la guerre du Vietnam contribue à faire déborder les humeurs primales de la bande de gaijins, déjà dopés à l'alcool et au gros son.


On ressort après avoir vite avalé une bière hors de prix. Un grand bol d'air vicié, toujours mieux que le cocktail déléthère de phéromones qui tournent en circuit fermé dans le club. On est tellement soulagé d'être dehors qu'on se retient de ne pas embrasser le grand Black en costume qui vient vous proposer son bar glaque à lui. L'instinct de survie fait qu'on se ressaisit vite et on redisparaît dans la foule. Plus loin, on bifurque sur la gauche et on s'essaie au Gaspanic.


La porte du sas s'ouvre sur un spectacle de débauche qui est devenu maintenant familier. Encore plus de mangeuses de gaijins et de gaijins avinés, le visage bouffi, les yeux torves. On pousse un gaijin qui s'effondre sur sa table, et on arrive à se faufiler jusqu'au comptoir. Un Japonais gaijinisé nous lance un regard pendant qu'il remplit avec maladresse une bière. Un nasillard "What do you wanna drink, mate?". Rictus. Il semblerait que ce soit caractéristique de vouloir prendre tous les plus mauvais côtés d'un culture quand on est intéressé par un pays, ou plutôt qu'on veut fuir le sien. On commande quelqus bières pour les copains. On reçoit bientôt quelques une de ces chopes en plastique, avec à l'intérieur une sorte de cocktail maison: moitié bière - moitié mousse. La bière étant probablement un mélange de tous les fonds de bouteille des soirées précédentes. On s'adosse au comptoir et toise la masse d'un regard pathibulaire. Sur le comptoir, des étrangères qui font du cosplay sont encouragés par les boeufs et par l'alcool à prendre des poses aguicheuses.  Des serveurs au regard mauvais tournent et vérifient que la chope n'est pas vide, condition nécessaire pour ne pas se faire virer de l'endroit. On jette quelques autres regards, pousse un peu deux trois gaijins dans l'espoir d'une petite baston qui détendrait.


Back to Reality
Mais rien. Juste un grand fleuve de pus, verdâtre et iridescent. On sort après la bière vite avalée. Un dernier regard sur l'artère dégoulinante de Roppongi. Les tours de Roppongi Hills dominent la scène de leur majesté fantômatique alors que le fleuve de gaijins ivres ne cesse de se déverser entre rabatteur et petites échoppes de yakuzas. On hausse les épaules et on retourne du côté Nippon de Tokyo. Là bas, au moins, il y a un bon fond.
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Lundi 20 février 2006 1 20 /02 /2006 15:09
A quelques encablures à l'ouest d'Akihabara et des hordes informes d'otakus, se trouve le quartier non moins singulier d'Ochanomizu.


Oh, quelques blocs à peine, en longeant la rivière aux reflets violets. Et pourtant l'ambiance est différente. Un rythme, un air particulier. Quelques centaines de mètres et le quartier change.


Afin de pouvoir se fondre dans la masse ondulante des quidams, il a fallu s'habiller comme eux, se camoufler parmi les adeptes du culte de la j-pop. Le scientifique aura donc préalablement teint ses cheveux en violet, investi dans des lunettes à gros montants, un jean troué, des converses roses avec des lacets bleurs fluos et une chemise trop grande. Verte avec carreaux mauves de préférence.


C'est la première chose dont le chercheur pourra témoigner. Au contraire des humains ou mieux encore, des oiseaux ou des tortues, les adeptes de la j-pop semblent avoir une vue limitée qui leur interdit de voir le Monde tel qu'il nous apparaît à nos yeux, châtoyant et riche. Une vue en noir et blanc, très limitée est la seule explication possible à la débauche de couleurs saturées et fluos dont ils se parent. Il ne faut pas les montrer du doigt et rire d'eux, mais les plaindre car ils ne s'en rendent pas compte les malheureux.


Comment expliquer une telle évolution? Une hypothèse avancée par un des mes confrères est que les adeptes de la j-pop vivent la nuit, ils ne sortent que lorsque le soleil s'est couché et que les lueurs blâfardes éclairent la ville. Ils vont alors s'enfermer dans une salle, en petit groupe, et subir une intense exposition à des bruits extrêmes. Après quelques heures, ils sembleront sortir et regagneront leur nid, où ils passeront le jour à dormir.


Le quartier d'Ochanomizu s'étend depuis la gare au nord et coule le long de l'artère principale jusqu'à quelques centaines de mètres au nord du palais impérial. Cette avenue est bordée de ce qui semblent être des magasins d'instruments de musique. Cependant, l'oeil averti se rendra vite compte qu'il ne s'agit là que de répliques en plastique (voir photo ci-dessus). On est là dans la débauche obscène d'instruments qui évoquent tantôt les plafonds en faux plâtre meringués tantôt les heures sombres de l'art Européen, quand les salons se gaussaient en choeur devant les monstruosités déliquescentes du rococo. En gros, c'est moche.


Les adeptes de la j-pop se rendent dans ces lieux, toujours en harde de deux à cinq individus. Après avoir pris l'air blasé devant quelques morceaux de plastiques grossiers, ils se dirigeront en groupes dans un fast-food décadent pour parler de leurs grands projets de lobotomie de groupe.


Il faut noter que, contrairement à leurs voisins otakus, les adeptes de j-pop semblent avoir une sexualité. Bien que cela soit extrêmement difficile à discerner pour l'oeil non aguerri, le chercheur persévérant détectera bientôt des variations et se rendra bientôt compte, à sa plus grande surprise, que, parmi la masse uniforme d'individus habillés comme des sacs de pommes de terre psychédéliques, se cachent deux sous groupes que nous appellerons, pour faciliter la compréhension, mâles et femelles. Nous n'avons pu recueillir que des données très succintes sur ces dernières, mais il y a bien variation: les femelles sont légèrement plus petites mais c'est surtout par leur costume qu'elles se distinguent, ne serait-ce que légèrement. Ainsi, la femelle portera plus souvent des shorts, soit en jeans soit en velours sale, qui laisseront découvrir des collants en général vert pomme. Elles seront affublées d'un bonnet à pompom qui arbore un minimum de cinq couleurs différentes. Le mâle quant à lui porte un léger pelage sale sur le visage, qui ressemble à quelques cheveux épars sous le nez et au niveau du menton.


Les conditions d'observation et nos moyens ne nous ont pas encore permis d'effectuer des recherches poussées sur ce qui se passe exactement dans ces salles fermées où ils se gavent de sonorités en désordre, mais on pense que cela a un lien avec leur mode de reproduction ou du moins de socialisation.


Je voudrais profiter de l'occasion de cet article pour lancer un appel à une aide bienveillante. J'apprécierais en effet toute contribution à l'étude de mon groupe sur la population de la j-pop. Bien sûr un virement sur le compte en banque en Suisse de l'association sera le bienvenue, mais je suis aussi prenneur d'une tête d'adepte de la j-pop, qui soit en suffisamment bon état pour pouvoir analyser ses systèmes oculaires et auditifs.


En vous remerciant d'avance de votre contribution.
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Lundi 6 février 2006 1 06 /02 /2006 15:49
Si le prince charmant avait quitté Cendrillon pour les charmes moins conventionnels des petits pages de sa cour, si la princesse avait été entraînée par la boucle sordide d'un destin capricieux, de petits boulots en petits boulots en une spirale infernale, si elle avait terminé dans une chambre aux papiers peints verdâtres à moitié décollés, à regarder le plafond avec de la bave à la commissure des lèvres avant de retourner arpenter l'asphalte froid pour vendre ses appâts défraîchis contre de quoi se payer sa dose de bouffe-cervelle, si Cendrillon avait touché les bas fonds et invitait le Diable à venir la prendre avant que ses entrailles aient fini de pourrir, alors Cendrillon habiterait Shibuya.


Shibuya est une singularité cosmique, une sorte de trou noir putride, la rencontre improbable entre le pays imaginaire et blade runner (d'ailleurs inspiré des lieux). Y défile le cortège d'une génération en perdition, accro au consumérisme, suffoquant dans la poudre des fonds de teints, des talons longs et des jupes tellement courtes qu'on voit le nombril, mais par le bas. Une cohorte improbable d'adolescents paumés dans un monde sans futur, dont les icônes arborent des coupes de cheveux qui défient un peu la gravité mais surtout le bon goût. Shibuya, le quartier où court l'horreur aveugle du sida, entre ses fillettes de seize ans mycologues amatrices qui cachent leurs yeux rouges sous des lunettes noires, ses bouges glauques et ses néons aggressifs. Shibuya et son quartier de love hotel, Shibuya où la jeunesse se consume, Shibuya qui ne manque pas de lier cet enthousiasme adolescent auto-destructeur, cette naïveté nihiliste et ce pas léger plein d'inertie.


Shibuya donc.


A vrai dire je ne saurais dire si l'endroit me fascine ou me répugne. Pas que cela soit contradictoire. Shibuya est une espèce de chaos aux mille visages. Mais quitte à s'attaquer à la bête, autant le faire méthodiquement.


Je vais me concentrer sur une partie atomique de Shibuya: son centre de purikura, à une centaine de mètres du Starbucks coffee de la place principale. Ce purikura, dont le but est de proposer une ribambelle de machines pour se faire prendre en photos, est un lieu de confluence des gangs d'adolescents moribonds du quartier. A moitié humains, ses chimères se mêlent là dans ce qui semble être le plus grand chaos orgiaque.


Cependant, l'observateur attentif et patient ne manquera pas de noter des évolutions, des tendances. Ainsi, l'an dernier, le purikura était le lieu de réunion des êtres fées du pays d'Oz, les hybrides humains-kangourous.


Ne vous laissez pas tromper par leur allure débonnaire d'enfant qui va se coucher en pyjama ridicule. Comme vous ne pouvez pas la voir, c'était des vraies machines à tuer.


Et pourtant.


Pourtant, ils se sont faits détrôner et chasser de là, voire peut-être même dévorer vivants par le nouveau clan qui squatte le purikura: les lionnes. Les Lionnes de Shibuya sont un groupe matriarcal. On ne voit que quelques lions passer de temps en temps, seulement à des fins reproductrices. On note aussi que les félins du print club sont d'un naturel très craintifs. Ce fut seulement gràce aux reflexes éclairs d'un de mes compagnons d'aventure que nous avons pu prendre une image d'une des représentantes du clan des Lionnes.



Ceux qui connaissent l'endroit et le naturel peu amiable du clan comprendront aisément l'exploit que représente même cette photo ratée.


Dans un élan d'ethnologues zélés que mes amis et moi avons tenté un contact avec ce clan, pour en comprendre plus sur leurs motivations et finalement faire avancer la science. Après avoir repéré un groupe de lionnes isolées, sûrement parties en chasse, nous les avons traquées. Elles ont été vite rejointes par quelques mâles lions solitaires et nous les avons observé d'une distance raisonnable. Alors qu'ils ne semblaient pas avoir remarqué notre présence, nous nous sommes subreptiscement approchés d'eux.


Je relate cet événement, mais pas sans un pincemenet au coeur, car, je dois l'avouer, ce fut un échec. Après que nous ayions vainement tenté quelques rugissements du plus bel effet, le clan des félins s'est enfui précipitamment. Afin qu'on ne les pourchasse pas, ils ont d'ailleurs employé la technique, vieille comme le monde, de la diversion en lâchant un sac étrange dans leur fuite.


Après une méticuleuse inspection, nous avons pu conclure qu'il s'agissait d'une bouteille de thé vert. Bien sûr nous l'avons laissée là, on n'est jamais sûr de rien.


Après concertation avec mes collègues, nous avons conclu qu'il s'agissait d'une offrande du clan des Lionnes aux dieux impitoyables qu'elles avaient dû voir en nous, toutes aveuglées par la pensée magique qui habite encore les habitants de ce quartier.


Ce n'est donc que sur une victoire bancale que se finit notre aventure ethnologique. Nous continuons de surveiller l'endroit et attendons le moment où le clan des Lionnes sera détrôné par une nouvelle tendance issue des fantasmes peu naturels de la jeunesse dévoyée et perdue de Shibuya.


Soyez alors sûrs que nous vous tiendrons au courant.
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