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Métro

Jeudi 16 février 2006
Elle fait maintenant partie du paysage, reléguée aux recoins de l'inconscient. On ne la remarque plus, elle ne nous choque plus, elle est devenue maintenant la routine, avec l'air moite, les voisins qui avalent leur morve et les salarymen pervers aux mains balladeuses. Elle est de ces choses que je ne remarque plus, et pourtant il est probable que quelque chose clocherait si elle n'était pas là. Merveille que l'habituation.


Mais de quoi parle-je donc?


De cette petite voix. Pas seulement dans ma tête, je vous rassure. Non, cette petite voix qui vient régulièrement aggresser les tympans par ces sonorités désagréables. La petite voix nasilllarde et frippée du conducteur de train.


Bien souvent, la seule image que l'on aura du conducteur sera cette voix, qui viendra vous rappeler que vous allez bien où vous penser aller et qui vous encourage à faire attention en sortant ou en entrant. Pincez vous le nez et prononcez "hashimoto ni gochuui kudasai". Pour ceux qui ne connaissent pas, imaginez une voix maladroite, une voix d'adolescent qui est en pleine mue et qui ne maîtrise pas encore ses muscles respiratoires. Un adolescent qui a aussi un sacré rhume. Quand on entend cette voix, on ne peut éviter d'imaginer un petit conducteur debout devant le volant en métal de la locomotive, dans des vêtements trop grands, mal ajustés. Une chemise qui serre au ventre, des épaules tombantes, une casquette un peu trop grande qui lui retombe sur les yeux régulièrement. On l'imagine, ce conducteur, cligner des yeux nerveusement et réprimer un tic de la bouche avant de mettre en marche le micro et d'annoncer la station suivante.


Cependant, à moins que les compagnies de train aient des critères de recrutements exotiques, on pourrait imaginer que ce ne devrait être que quelques cas isolés de fanatiques des trains, des attardés sociaux qui sont simplement fascinés à l'idée de parcourir des rails de fer toute la journée. Quelques semaines au Japon vous convaincront qu'il y a anguille sous roche. Le phénomène est beaucoup trop important pour que ce ne soit que le fait de cas isolés qui travailleraient vingt quatre heures sur vingt quatre et qui vous suivraient sur toutes les lignes que vous prendriez.


Non, tout ceci est intentionnel. C'est le fruit trop mûr d'une stratégie longuement étudiée.


Quelque part sous la capitale, dans les couloirs des lignes désaffectés, torses nus ruisselants de sueur éclairés par la lueur crue des torches, sont entraînés ceux qui seront les conducteurs de demain. Ils en sont maintenant à l'étape cruciale de leur formation: la Voix. Il faut plusieurs mois à un apprenti pour maîtriser la contraction des muscles autour du nez et de la gorge afin d'obtenir ce ton si particulier. Beaucoup échouent et s'effondrent dans la crasse des tunnels. Les plus persévérants seuls continueront jusqu'à atteindre la perfection, au milieu des corps épuisés de leurs concurrents. En effet, j'en suis persuadé, cette voix a eu un sens, une raison. Perdue dans les abîmes du temps, je peux vous proposer une solution.


Revenons quelques décennies en arrière. Les hommes des cavernes prennaient alors le train tous les jours pour faire le trajet hutte/terrain de chasse aux dinosaures. La vie était dure et peu excitante. Métro/dino/dodo, on se lasse vite. Les systèmes n'étant à cette époque pas aussi performants qu'actuellement, les conducteurs devaient se contenter de micros de piètre qualité qui n'étaient performants que sur une très mince bande de fréquences. Or il se trouve que cette fréquence correspond très exactement au babillement très nasillard d'un adolescent en mue non contrôlée. Afin d'optimiser la transmission des messages, il a été décidé de former tous les chauffeurs à maîtriser la Voix.


Quelques millénaires plus tard, le mésozoïque est derrière nous et les technologies de micro permettent un rendu exceptionnel de toutes les nuances de la voix. Et pourtant, les chauffeurs continuent d'utiliser la Voix.


Pourquoi?


Simple. La force de l'habitude.


Je vous vois dubitatifs. Mais ne sous-estimez pas ce que peuvent signifier dans le coeur de chaque Japonais des mots tels que Habitude, Status-quo ou on-a-toujours-fait-comme-ça (qui n'est certes pas un mot, mais ne soyons pas tatillons). Une habitude, si elle n'a plus de raison valable, est appelée une tradition. Et vous ne pourrez jamais déraciner un Japonais de ses coutumes, traditions et autres usages. "Si on a toujours fait comme ça, c'est qu'y a bien une raison" vous dira-t-il avec confiance, tout en allumant son feu avec un silex.


Nous devons donc ces voix nasillardes de conducteurs de train à l'inertie, à la résistance au changement de la culture Nipponne. La première fois que vous l'entendrez, cela vous semblera grotesque, idiot, ridicule. Puis vous vous habituerez. Cela finira par rentrer dans le tableau général baroque d'un pays coincé entre l'antique et le nouveau, l'allégorie de l'Anachronisme, poussé à l'échelle d'un pays.



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Mardi 8 novembre 2005
"caba wo otsuke shimasuka?"


Phrase à laquelle vous ne pourrez échapper si vous allez acheter un livre ou un manga, dans quelque magasin que ce soit. "Vous voulez une couverture?". Celle-ci est en général un papier kraft tristounet dans lequel l'employé emballe votre livre avant de vous le tendre des deux mains, en exécutant une courbette étudiée. Je préfère la couverture originale du livre pour plusieurs raisons. D'abord c'est en général plus joli. Ce n'est pas difficile, on a quand même du mal à faire moins sexy que du papier kraft. Ce ne sont pas les quelques pubs inscrites dessus qui l'enjolissent de quelque façon.  Une autre raison est que la couverture va s'abîmer, se corner, se tâcher, jaunir, vieillir, vivre. Le livre va y gagner une âme. Je préfère le bouquin à la couverture ridée à celui à la couverture parfaite, lisse, brillante, comme neuve. Surtout si elle est sous papier kraft. Ca me fait une belle jambe de penser que la couverture du bouquin du voisin est sublime, sous son papier caca d'oie. Sauf peut-être un Kafka. Quelque chose me dit que le papier kraft convient à un Kafka. Mais je m'égare.


Je refuse donc systématiquement la couverture. Ce n'est pas courant. Dans le métro, les quelques personnes qui lisent auront en majorité une petite couverture en papier marron-gris, tristounette, avec mention du magasin. On ne voit que très rarement un livre à nu et qui s'assume. Pourtant les designs des livres Japonais sont flamboyantes. Des explosions de couleurs. Ceci explique peut-être cela. Il faut voir les couvertures des livres Japonais, avec leurs roses mélangés avec des turquoises, qui dansent avec des bleus azurs, des verts acides et des jaunes citrons. Combinez cela avec le mouvement du train et vous tuez tous les épileptiques du wagon avec ce genre de couverture. L'illustrateur a voulu rentabiliser tous ses crayons de couleur et ça se sent, jusqu'au fond de l'estomac. Voici donc une première explication: les couvertures sont laides.


Une seconde explication est que la personne peut être gênée qu'on puisse savoir ce qu'elle lit. Et peut-être à juste titre. Les livres souvent complexes, avec des diagrammes et des équations seront rarement couverts. C'est aussi le cas des livres en Anglais. Quand un Japonais lit un livre en Anglais, il l'assume et veut le montrer à tous les autres passagers. Mais parfois, on se penche sur le livre mystérieux que tient le très sérieux homme d'affaire et... on tombe sur un manga. Après tout pourquoi pas, on a le droit de lire bandes dessinées même à un certain âge, tout cela est culturel. Même s'il a l'air bizarre ce manga, avec ces bougies et ces gens habillés en cuir... sûrement un  manga sur les pratiques médiévales en Europe. Ca expliquerait le rack en arrière plan de la scène. Et les fouets. La couverture permet d'assurer une discrétion quant aux lectures que l'on voudrait tenir cachées aux autres passagers. Il faut noter que cela marche avec les passager qui se tiennent devant. Ceux de derrière peuvent suivre tous les détails de l'histoire. En somme, notre ami lecteur ne fait qu'assumer à moitié ses lectures (la moitié dans son dos). D'ailleurs ce genre de comportements explique aussi qu'il y ait des wagons spéciaux en queue de train, avec ces petits écriteaux:



On peut d'ailleurs se demander si les pervers mettent des gants en kraft avant de pratiquer le chikan sur les petites écolières.
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Mercredi 26 octobre 2005

Si vous vous rendez dans les salles d'arcade du Japon, vous pourrez voir la dernière mode en terme de jeux d'arcade. Ce sont de nouvelles bornes qui combinent la technologie traditionnelle avec les cartes à collectionner. Les éditeurs ont le sens du business et ils ont senti que sous le boum des cartes à collectionner se cachait un grand potentiel de fidélisation du client. On appelle ça aussi addiction. Donc il y a plein de variantes des jeux de cartes à sélectionner. Il y a deux exemples representatifs. Le premier consiste a créer sa propre idole et ensuite l'entraîner en lui donnant des cours de chant, de danse ou autres talents. On peut ensuite l'habiller et la faire concourir contre d'autres idoles. Honnêtement, présenté comme ça, ça n'a pas l'air très excitant. Et en regardant les gens jouer, ça n'avait pas l'air terrible, mais le fait est que les gens se bousculaient pour y jouer. Plus intéressant, des jeux de stratégie (batailles médiévales ou jeux de football) ou le joueur dépose ses cartes sur le plateau de la borne d'arcade. La position de la carte correspond à la position des troupes et pour les déplacer, il suffit de déplacer la carte. Ca combine donc les intérêts du wargame, avec une gestion très intuitive, et le côté collection des cartes en prennant en compte le côté stratégique. Ca a l'air amusant.

 

Les cartes en question portent des inscriptions cryptiques avec des statistiques. L'image dépend de la carte mais me rappelle beaucoup les couvertures des livres de science fiction des années 60. Le tout dans une carte au format d'un passe pour le métro. D'ailleurs, la ressemblance est d'autant plus grande qu'il y a des passes pour le metro plus ou moins jolis, avec soit des photos très kawaii de petits chiots ou alors des peintures classiques. Ca a le format d'un passe de métro. Ca a le même genre d'image. Par transition, est-ce que ça marcherait si on l'utilise dans les machines des portes du métro? Type de questions que seul un gaijin fatigue peut se poser.

 

On a essayé pour vous.

 

Verdict: La machine s'est pas faite avoir.

 

La carte est tout d'abord avalée normalement, on avance. Puis toutes les lumières se mettent à clignoter et le ti-tou de l'alarme résonne. La carte ressort pas de l'autre côté. L'agent de la station vient donc à la machine, il l'ouvre. Occasion de voir la jolie mécanique, avec plein de rouleaux en caoutchouc et de rouages divers. Il vérifie quelques cylindres et repère finalement la carte. Il la prend, la regarde. Bien sur, comme tout bon agent de gare, il ne montre pas ses émotions. Mais son léger haussement d'épaules équivaut à un grand, profond et long soupir de fatigue. Il la tend au gaijin qui arbore un sourire nerveux. Dans ses yeux, on peut lire "pourquoi je fais ce boulot?".

 

Conclusion: ça ressemble à un canard, ça fait couac comme un canard mais on peut pas prendre le métro avec.

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