Elle fait maintenant partie du paysage, reléguée aux recoins de l'inconscient. On ne la remarque plus, elle ne nous choque plus, elle est devenue maintenant la routine, avec l'air moite, les voisins qui avalent leur morve et les salarymen pervers aux mains balladeuses. Elle est de ces choses que je ne remarque plus, et pourtant il est probable que quelque chose clocherait si elle n'était pas là. Merveille que l'habituation.Mais de quoi parle-je donc?
De cette petite voix. Pas seulement dans ma tête, je vous rassure. Non, cette petite voix qui vient régulièrement aggresser les tympans par ces sonorités désagréables. La petite voix nasilllarde et frippée du conducteur de train.
Bien souvent, la seule image que l'on aura du conducteur sera cette voix, qui viendra vous rappeler que vous allez bien où vous penser aller et qui vous encourage à faire attention en sortant ou en entrant. Pincez vous le nez et prononcez "hashimoto ni gochuui kudasai". Pour ceux qui ne connaissent pas, imaginez une voix maladroite, une voix d'adolescent qui est en pleine mue et qui ne maîtrise pas encore ses muscles respiratoires. Un adolescent qui a aussi un sacré rhume. Quand on entend cette voix, on ne peut éviter d'imaginer un petit conducteur debout devant le volant en métal de la locomotive, dans des vêtements trop grands, mal ajustés. Une chemise qui serre au ventre, des épaules tombantes, une casquette un peu trop grande qui lui retombe sur les yeux régulièrement. On l'imagine, ce conducteur, cligner des yeux nerveusement et réprimer un tic de la bouche avant de mettre en marche le micro et d'annoncer la station suivante.
Cependant, à moins que les compagnies de train aient des critères de recrutements exotiques, on pourrait imaginer que ce ne devrait être que quelques cas isolés de fanatiques des trains, des attardés sociaux qui sont simplement fascinés à l'idée de parcourir des rails de fer toute la journée. Quelques semaines au Japon vous convaincront qu'il y a anguille sous roche. Le phénomène est beaucoup trop important pour que ce ne soit que le fait de cas isolés qui travailleraient vingt quatre heures sur vingt quatre et qui vous suivraient sur toutes les lignes que vous prendriez.
Non, tout ceci est intentionnel. C'est le fruit trop mûr d'une stratégie longuement étudiée.
Quelque part sous la capitale, dans les couloirs des lignes désaffectés, torses nus ruisselants de sueur éclairés par la lueur crue des torches, sont entraînés ceux qui seront les conducteurs de demain. Ils en sont maintenant à l'étape cruciale de leur formation: la Voix. Il faut plusieurs mois à un apprenti pour maîtriser la contraction des muscles autour du nez et de la gorge afin d'obtenir ce ton si particulier. Beaucoup échouent et s'effondrent dans la crasse des tunnels. Les plus persévérants seuls continueront jusqu'à atteindre la perfection, au milieu des corps épuisés de leurs concurrents. En effet, j'en suis persuadé, cette voix a eu un sens, une raison. Perdue dans les abîmes du temps, je peux vous proposer une solution.
Revenons quelques décennies en arrière. Les hommes des cavernes prennaient alors le train tous les jours pour faire le trajet hutte/terrain de chasse aux dinosaures. La vie était dure et peu excitante. Métro/dino/dodo, on se lasse vite. Les systèmes n'étant à cette époque pas aussi performants qu'actuellement, les conducteurs devaient se contenter de micros de piètre qualité qui n'étaient performants que sur une très mince bande de fréquences. Or il se trouve que cette fréquence correspond très exactement au babillement très nasillard d'un adolescent en mue non contrôlée. Afin d'optimiser la transmission des messages, il a été décidé de former tous les chauffeurs à maîtriser la Voix.
Quelques millénaires plus tard, le mésozoïque est derrière nous et les technologies de micro permettent un rendu exceptionnel de toutes les nuances de la voix. Et pourtant, les chauffeurs continuent d'utiliser la Voix.
Pourquoi?
Simple. La force de l'habitude.
Je vous vois dubitatifs. Mais ne sous-estimez pas ce que peuvent signifier dans le coeur de chaque Japonais des mots tels que Habitude, Status-quo ou on-a-toujours-fait-comme-ça (qui n'est certes pas un mot, mais ne soyons pas tatillons). Une habitude, si elle n'a plus de raison valable, est appelée une tradition. Et vous ne pourrez jamais déraciner un Japonais de ses coutumes, traditions et autres usages. "Si on a toujours fait comme ça, c'est qu'y a bien une raison" vous dira-t-il avec confiance, tout en allumant son feu avec un silex.
Nous devons donc ces voix nasillardes de conducteurs de train à l'inertie, à la résistance au changement de la culture Nipponne. La première fois que vous l'entendrez, cela vous semblera grotesque, idiot, ridicule. Puis vous vous habituerez. Cela finira par rentrer dans le tableau général baroque d'un pays coincé entre l'antique et le nouveau, l'allégorie de l'Anachronisme, poussé à l'échelle d'un pays.

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